Vive les élections !

Vive les élections !

Une opinion de Leo Neels, professeur et docteur, CEO d’Itinera.

La démocratie est difficile. Dans de nombreux États de droit démocratiques, des citoyens décrochent. On assiste à une montée progressive du populisme, on parle même de « démocraties illibérales ». Un contresens : la démocratie repose sur des citoyens libres. En l’absence de droits et de libertés pour les citoyens, et en cas de négation de l’État de droit lui-même, il n’y a pas de démocratie.

Le cœur du problème est l’érosion de la qualité du débat public, le remplacement de l’échange d’arguments par l’émotion et l’indignation morale. Cette dégradation se manifeste depuis longtemps, mais atteint désormais un niveau inquiétant.

« La démocratie ne cesse de décevoir ceux qui sont blasés de ses trésors » : tout qui jouit des avantages d’une démocratie semble toujours être déçu par elle, explique le philosophe français Pierre-Henri Tavoillot dans son ouvrage Comment gouverner un peuple-roi ? Outre le droit de vote, il y évoque aussi « l’art d’être gouverné ».

Une des questions les plus ardues est de savoir comment, dans une démocratie, respecter aussi l’opinion des concitoyens déçus, alors que l’on ne peut pas prendre au sérieux les prétendues solutions des partis extrémistes. Le simplisme de ces partis extrêmes de droite et de gauche est séduisant, car ceux-ci résolvent les problèmes en les supprimant, ils font la chasse à « l’élite » (c’est toujours « nous  » face à « ils »). Voilà, c’est fait ! Ces « charmeurs de rats de Hamelin » captent certes très bien le mécontentement social, mais leurs propositions simplistes ne sont tenables que tant qu’ils n’ont pas à les transposer dans la réalité.

Les changements stressent

Selon l’écrivain américain Gregg Easterbrook, les citoyens sont principalement touchés par une certaine peur induite par des événements encore difficiles à appréhender, comme la mondialisation de l’économie ou les flux migratoires de 2015(1). L’inéluctabilité du changement et son accélération suscitent l’inquiétude et la peur des gens. Une grande quantité de changement génère certes de l’amélioration, mais le changement en soi stresse les gens et les rend nerveux : ils n’ont plus de vue d’ensemble de ce qui se passe et sont plus vite impressionnés par l’avenir incertain que par l’amélioration que cet avenir peut comporter.

Easterbrook fait la distinction entre les faits, la croyance et les avis, mais également la distinction avec « ce que nous voulons croire ». Ce sont des opinions qui vont à l’encontre des faits, et sont adoptées au mépris de toutes les évidences existantes. L’optimisme est désormais passé de mode, la nouvelle tendance, c’est le déclinisme : l’idée tenace que nous sommes ballottés par ceux qui exercent le pouvoir, et la croyance inflexible que les choses vont aller de plus en plus mal.

Des programmes sans perspective

La plupart des partis politiques ont présenté des programmes électoraux qui étaient parfaits pour… un autre pays. Trop souvent, il y manquait de véritables solutions pour les éléments de base de l’État providence et de l’État d’investissement que nous voulons être. Par exemple, une correction urgente du déficit budgétaire, estimé entre 3 et 15 milliards d’euros. Ou encore le taux d’activité trop faible, de plus de 10% inférieur à celui des Pays-Bas ou de l’Allemagne, qui atteignent des scores de près de 80%, ou le constat qu’un tiers de nos pensions n’est pas financé par le travail ou les cotisations.

Partenaires asociaux ?

Les partenaires sociaux portent une lourde responsabilité dans ce contexte. Le mérite historique des syndicats est grand : ils ont en effet été les principaux innovateurs sociaux du siècle dernier et ont été à la base de la sécurité sociale qui a solidement ancré le principe de solidarité. Aujourd’hui, ils sont surtout les gardiens du statu quo pour leurs membres, et ils sont ainsi devenus les forces les plus conservatrices de la société, qui tentent avec acharnement de protéger le passé contre l’avenir.

Retrouvons une ambition

Formulons un objectif large et fédérateur, par exemple celui de nous classer entre les Pays-Bas et l’Allemagne dans l’indice composite mondial de compétitivité du World Economic Forum, avec énormément de critères sociétaux pertinents, de l’efficacité jusqu’à l’environnement en passant par les soins de santé et la politique sociale. Nous occupons la 21e place, largement précédés par les Pays-Bas, à la place n°4, et l’Allemagne, à la place n°6. La Belgique est capable d’atteindre la place n°5. Ne serait-ce pas une ambition et un plan fédérateur pour tout le monde ?

Au lieu de s’enfermer des nuits entières dans un château, nos femmes et hommes politiques feraient mieux de mettre en œuvre un incroyable potentiel de connaissances pour élaborer le plan : nos universités, le Bureau du Plan, la Banque nationale, et tant d’autres centres de connaissances pourraient développer ce plan. Tout le matériel dont ils ont besoin est disponible.

Mauvaise particratie

La Belgique peut mieux faire. Elle se permet des mœurs politiques dépassées, notamment une mauvaise particratie encore très bien ancrée. Cette particratie entraîne des décisions politiques trop coûteuses, un manque de clarté dans les objectifs et un insondable manque d’efficacité dans l’exécution de plans qui trop souvent sont devenus un embrouillamini de compromis.

D’autres pays, qui ont connu des difficultés comparables, nous ont montré que les choses peuvent être différentes. Il n’existe rien de plus fédérateur qu’un bon plan, ambitieux et réaliste, qui ramènerait notre pays dans le peloton de tête de pays comparables. Voilà ce qui peut réunir tout le monde, et briser cette peur que les gens éprouvent actuellement, principalement parce qu’ils ne voient aucun perspectif positif. La migration, l’énergie, le climat… ce sont des thèmes difficiles, au même titre que l’intégration, l’enseignement et le taux d’emploi. La peur devant ces thèmes nourrit la croyance du déclin ; avoir la volonté d’agir, prendre les choses en main, redéfinir une ambition et exécuter les plans, tels sont les remèdes que l’on peut y opposer.

Les résultats des élections nous montrent bien que la nouvelle situation exige une nouvelle approche. Le temps des belles paroles politiques, c’est fini.

Au travail !

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(1) Gregg Easterbrook,  » It’s Better than it Looks. Reasons for Optimism in an Age of Fear », 2018)